Quoi qu'on fasse, on est toujours trempés.
Par la pluie, la sueur ou la frayeur.
Premier essai pour partager l'humidité.
Un chien mouillé s'ébroue souvent juste un peu trop près.
Questionner la distance entre celui qui acte et celui qui regarde.
Et croyait, jusque là, être bien au sec.
Premier essai pour un espace de représentation morcelé, mordillé, mâchonné.
Parce qu'un chien enfermé trop longtemps finit par montrer les dents.
Premier essai pour une installation dansée
Cinq danseurs, trois garçons, deux filles, cinq créatures mi-hommes, mi-bêtes, la rage au cœur. Ils forment une meute de chiens errants dans la ville, une bande livrée à elle-même. Sur le plateau en forme de ring, le spectateur debout, interloqué, observe cette danse mouvementée, ce parcours accidenté. Michèle Anne De Mey signe, avec Simon Siegmann, une installation dansée, à la fois sauvage et tendre, rythmée par des corps souples et nerveux, des mouvements amples et saccadés. Rejetant aux orties un rapport scénique frontal, elle nous invite à réfléchir à la distance maintenue entre soi et les autres, à notre appréhension de l'inconnu, à la violence qu'elle génère.
Première le 22-11-2002 au Manège-Maubeuge [France]
Questions de sens
Michèle Anne De Mey questionne cet état particulier qu'est l'errance. Un état fait d'entre-deux, de rencontres, d'accidents de parcours, de lutte, souvent.
L'errance porte en soi l'imprévu. C'est un état de veille où l'on est constamment sur ses gardes. C'est une confrontation parfois violente avec les codes, les conventions, les murs qui enferment, délimitent et tracent une fois pour toute.
C'est un état où le sens n'a pas d'importance.
A gauche ou à droite, qu'importe. Pour ceci ou pour cela, quel intérêt ?
Parce que l'errance est porteuse d'inconnu on évite de la regarder droit dans les yeux. On s'en tient éloigné comme d'un chien mouillé. Comment aborder cette matière du réel ? Comment la faire sienne, l'apprivoiser ?
Comme n'importe quelle autre ? Comme une suite de mouvements ?
Questions de mouvement
Que nous racontent ces corps qui traversent l'espace sans destination particulière, livrés à eux-mêmes, en butte à ce qui les cadre, en lutte les uns contre les autres ?
Que disent ces mouvements une fois mis en représentation ? Restent-il abstraits ? Ou témoignent-ils, au contraire, chacun d'une histoire particulière ?
Et s'il ne sont pas sur scène, mais juste à côté de vous, à même le sol ?
Est-ce que c'est pareil ? Est-ce que vous êtes toujours « bien au sec » ?
Quelle est votre rapport à l'errance, à l'inconnu, à ce qui agresse ?
Proche ? Ou lointain ?
Questions de rapport au public
Michèle Anne De Mey prend prétexte de cet essai pour mettre certains codes de la représentation en lambeaux : rejeter la scène d'abord, le rapport frontal ensuite et ainsi obliger le spectateur à définir lui-même le rapport à ce qu'il regarde.
Le sens de la chorégraphie n'est pas donné d'emblée. C'est au public de trouver un angle de vision qui le satisfasse, à lui de tourner autour, de chercher.
Le rapport à ce qui est donné à voir est également redéfini en ce que la chorégraphie s'adapte totalement au lieu dans lequel elle est présentée.
Une mise en espace et en lumière qui est plus proche de l'installation plastique que de la scénographie au service d'une danse, encadre le projet et fait le lien entre un espace particulier et une chorégraphie. Une installation développée expressément pour le lieu investi et qui change, comme la chorégraphie, à chaque nouvelle présentation.
Musique
Pour « Raining Dogs » - tel que présenté à la Balsamine, Michèle Anne De Mey utilise 35 versions de « Gloomy Sunday ».
Une bande son proche du concept qui résonne en contraste avec la danse, qui revient comme un leitmotiv, que l'on entend parfois à peine.
Un effet de « zapping » qui ne porte jamais la danse mais l'accompagne en sourdine pour créer une atmosphère particulière.
« Gloomy Sunday » fut écrite en 1933 en Hongrie par Rezso Seress (musique) et Laszlo Javor (textes). Associée à une vague de suicide (plusieurs suicidés furent retrouvés avec les paroles en main, ou le disque tournant encore sur la platine), elle fut interdite par la gouvernement Hongrois en 1936.
Traduite en anglais par Sam M. Lewis, elle devint l'une des chansons les plus enregistrées de tous les temps. Les versions les plus connues sont celles de Artie Shaw (1940) et Billie Holliday (1941). Mais alors que la popularité de cette chanson allait en grandissant, elle fut également bannie des ondes par les plus importantes radios du monde entier qui la trouvèrent trop dépressive pour être diffusée.
Malgré cette mise au ban, la chanson continue d'être enregistrée et des gens continuent de l'acheter. Certains se suicident.
L'auteur, Rezso Seress, se jeta d'une fenêtre en 1968.
Sunday is gloomy, my hours are slumberless.
Dearest, the shadows I live with are numberless.
Little white flowers will never awaken you,
Not where the black coach of sorrow has taken you.
Angels have no thought of ever returning you.
Would they be angry if thought of joining you ?
Gloomy Sunday.
Gloomy is Sunday ; with shadows I spend it all.
My heart and I have decided to end it all.
Soon there�ll be candles and prayers that are sad, I know.
Death is no dream, for in death I�m caressing you.
With the last breath of my soul I�ll be blessing you.
Gloomy Sunday.
Remarques scénographiques
« Raining Dogs » est une installation dansée qui vise, sur le plan de la scénographie, à mettre en exergue les axes architecturaux forts de chacun des lieux dans lesquels elle s�inscrit. Chacune des installations est donc unique et créée spécifiquement pour le lieu qui l�accueille.
La mise en scène, au sein de cette installation, opère un rapprochement entre le public et les interprètes, met en place une proximité des corps qui rappelle l�énergie des spectacles de rue.
Les spectateurs se déplacent durant le spectacle, d�abord à l�extérieur ensuite à l�intérieur d�une bo�te noire, sorte de monolithe, de 16m sur 9m et 5.5m de haut.
A l�extérieur, la chorégraphie, la scénographie et la lumière s�adaptent aux conditions techniques et architecturales du lieu d�accueil afin de créer une pièce spécifique et ainsi donner un cadre unique et pertinent à la chorégraphie qui se base, pour cette partie, sur une large part d�improvisation.
A l�intérieur, les règles sont fixes. La scénographie, la chorégraphie et la place du public sont déterminées à l�avance.
Le public reste debout et mobile pendant toute la représentation.
Après quelques expériences d�installations, on peut considérer que « Raining Dogs » ne sera jamais une pièce finie. En prenant compte l�espace dans son entièreté, chaque lieu est source de nouvelles questions qui ouvrent des perspectives d�évolution et d�adaptation et contribuent ainsi à la création d�un spectacle unique.
Simon Siegmann
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